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En attendant les hommes

De Katy Lena NDIAYE, 2007, 56’


Ca devient une tradition, la collaboration entre Rivages et Peuple et Culture Cantal.... Pour du cinéma qui parle d’Afrique, mais aussi pour des moments de convivialité, d’échange autour de la danse, de la musique, parce que ça va bien ensemble...

Pour la cuvée 2012 on a diffusé fin mars un beau film sur des femmes africaines. Film d’autant plus émouvant en cette période où les personnes et la région de la Mauritanie évoquées sont à nouveau victimes de la bêtise humaine la plus aboutie : la guerre. Certaines personnes parmi les 65 présentes n’ont pas manqué de le rappeler, avec des mots simples et touchants.

Et puis quand on va dans cette belle salle de Giou de Mamou, c’est avec plaisir qu’on se laisse entraîner pour la suite de la soirée par les violons du Mamou, pour le plus grand bonheur des amateurs de cinéma comme des danseurs.

Nous ne résistons pas à l’envie de livrer ici le commentaire que nous a fait Bruno de ce film. Musicien tradeu auvergnat, il passe plusieurs mois par an en Afrique avec sa femme Françoise et y a beaucoup d’amis. Il y a voyagé entre autres avec Patricia :

"En fait, j’ai été très touché par ce film, et même un peu submergé par une petite émotion qui m’a emmené directement dans le Sahara auprès de nos amis tamasheqs, qui aujourd’hui fuient la guerre, et des gens que nous avons rencontrés là-bas.

La cinéaste a fait un travail magnifique de vrai cinéma documentaire sur un sujet d’une délicatesse extrême : la vie du dedans, celle qui ne se voit que peu parce qu’elle ne se dévoile pas aisément. Outre que cette femme fait de très belles images et sait monter un film cohérent immergé dans son sujet, elle ne traîne pas dans le factuel ; elle pénètre des coeurs, et sans doute en rendant la réciproque, sinon cette relation délicate ne serait guère possible, et libère la parole ; la pudeur qui touche la vie sentimentale et intime des femmes qu’elle interviewe donne une teneur on ne peut plus humaine au propos. Les énoncés et les regards recueillis sont des confidences à une amie. Du coup, le discours est le bien précieux du film et ses mots des bijoux. Ces femmes savaient sans doute que des inconnus, leurs voisins, leurs familles, dont leurs maris et leurs enfants, verraient le film. Ce qui donne une haute valeur à leur engagement verbal.

Plusieurs choses en voyage ne se découvrent qu’à la condition de nous arrêter de bouger, pour vivre avec des gens inconnus et attirants de mystères : leur cuisine, leur langue, leur musique et leurs danses, leur foi par exemple. Se partagent au bout d’un temps les pensées, les sentiments et l’humour. Les cerises sur les gâteaux des rencontres sont les confidences : c’est à partir de là que nous, nous avons envie de revenir là où nous ne pensions que passer ; c’est aussi à partir de là que nous voudrions que nos amis lointains deviennent les amis de nos amis proches.

C’est à partir du tourment de savoir ces amis dans la guerre civile à Tombouctou, Kidal, Aguelhoc et Gao qui ont été pour nous des lieux riches d’humanité et devenus indispensables à nos vies intérieures, que j’ai précisé cela l’autre jour : notre admiration pour le film, le bonheur et le confort intellectuel (ensemble, "à la maison" comme disent les footballeurs), devant une oeuvre à domicile, nous imposent de considérer que ces femmes à l’écran sont peut-être aujourd’hui elles aussi dans la tourmente avec un mari ou un fils en guerre puisque l’armée mauritanienne se bat jusqu’à Tombouctou contre aqmi. Jusqu’où peut s’étendre la guerre en Afrique de l’Ouest ?
N’oublions pas ces vrais gens et faisons un effort pour imaginer que pas un africain ne peut passer une vie sans avoir entendu des rafales de kalachnikov.

Nous aimons les gens vivants. Hélas d’autres personnes aiment tuer."


Oualata, la ville rouge à l’extrême est du désert mauritanien. Dans cet îlot, éphémère rempart contre les sables, trois femmes pratiquent la peinture traditionnelle en décorant les murs des maisons de la ville. Dans une société apparemment dominée par la tradition, la religion et les hommes, ces femmes s’expriment avec une surprenante liberté sur leur manière de percevoir la relation entre les hommes et les femmes.

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Génèse du film

Comme dans Traces, empreintes de femmes, son remarquable documentaire sur les femmes kassenas et leurs peintures murales, Katy Lena Ndiaye aborde le travail pictural de femmes africaines en s’intéressant d’abord à elles-mêmes.

La voici à Oualata, Mauritanie, pour un film coproduit avec la télévision mauritanienne. Les femmes mauritaniennes ont la réputation de s’affirmer et les trois femmes à qui elle donne la parole ne dérogent pas à la règle. Elles servent le thé et ça coule et ça gicle. Leur parole est libre. "Je suis une femme forte, convaincue d’être plus forte que beaucoup d’hommes". Mais une fois mariées, leur corps appartient à leur mari. Katy Ndiaye est indiscrète. Elle veut tout savoir. "Quand j’ai envie de lui, je lui dis, il s’exécute". Si une des femmes lui dit qu’elle finit par la fatiguer avec ses questions, les autres répondent sans détours, ce qu’une femme dit lorsque l’homme est absent à une autre femme qui lui parle amour et séduction.

Ocres rouges des murs, couleurs chatoyantes des tissus, paroles sensuelles des femmes, pétrissage des enduits colorés pour les murs...

C’est parce que sa caméra, qui reste volontiers fixe, se fait proche des gestes, des couleurs, des regards et qu’elle laisse à ces femmes le temps d’exister à l’écran que Katy Lena Ndiaye échappe à la belle image pour capter le rythme des êtres.

Dans cette contemplation sans commentaire, souvent photographique, des ocres, des architectures, des danses, de la décoration des murs ou de la peinture des mains au henné, l’esprit y va de sa propre humeur vagabonde, si bien que ces femmes du fond du désert nous deviennent singulièrement familières. Ni identification, ni folklorisation. Comme dans Traces, la musique originale du jazzman Erwin Vann apporte sa contribution pour garder la distance tout en préservant la sensibilité.

Le premier mariage est de la responsabilité des parents et la
fidélité une vertu, mais ces femmes ont une vie affective mouvementée. Elles vivent leurs peintures murales, motifs symboliques creusés au couteau sur du mortier frais, comme une naissance.

De nouveaux tarkhas embellissent les murs à chaque nouvelle fête ou pour annoncer le retour du mari. "Il y a beaucoup de pudeur derrière ces tableaux" : ils sont une façon de le séduire sans passer par les mots. C’est exactement ce que fait ce beau film, qui nous grave en mémoire la confondante grandeur d’une culture où l’essentiel se dit à travers des gestes d’art.

Olivier Barlet


Article de libération film

Dans « En attendant les hommes », un documentaire de 56 minutes, la réalisatrice sénégalaise Katy Lena Ndiaye donne la parole à trois femmes de Oualata, cette « ville rouge » à l’extrême Est de la Mauritanie qui défie les sables du désert. Dans ce coin perdu, la vie s’écoule comme un long fleuve tranquille. Ici, on ne vit pas scotché au chronomètre. La plupart des hommes sont partis chercher fortune dans les grandes villes du pays ou à l’étranger, laissant les femmes seules avec les enfants et les vieillards.

Ce qui est filmé ici est le quotidien de trois femmes. La première est très taquine, la deuxième s’exprime avec humour et la troisième est de nature plus réservée. Mais toutes trois parlent librement de leurs relations avec leur mari, avec les hommes en général, de leurs déboires, de leurs joies, de leurs déceptions..., bref, de la façon dont elles vivent dans cette immensité désertique.

Le spectateur est même quelquefois désarçonné par cette liberté de ton dans une société considérée (à tort ?) comme misogyne et où la femme donne l’impression de compter pour moins que rien. Pourtant, en décortiquant le discours des trois « héroïnes », on devine bien que celui qui domine n’est pas forcément l’homme.

Katy Léna Ndiaye se sert des couleurs des fresques comme des « plans de coupe » pour mieux faire passer le discours des femmes de Oualata qui attendent leurs hommes à l’approche de la fin du Ramadan.

La caméra, toujours fixe, donne au spectateur le temps de découvrir l’expression des visages et la beauté du paysage. Les plans, larges ou serrés, insistent sur des détails : des mains qui malaxent l’argile ou qui mélangent les couleurs ; des sourires volés ; des éclats de rires spontanés ; des expressions de visages si purs...

« En attendant les hommes », qui constitue le deuxième volet d’une œuvre artistique qu’elle veut engagée, nous restitue un univers que l’on a rarement l’occasion de voir sur les écrans africains « colonisés » par les super productions hollywoodiennes et les téléfilms sud-américains à l’eau de rose.


La réalisatrice

Katy Léna Ndiaye est plus connue comme présentatrice du magazine « Reflet Sud » sur la chaîne francophone TV5 Monde et sur la télévision publique belge RTBF.

Cette journaliste sénégalaise, qui vit et travaille à Bruxelles, est aussi une réalisatrice de talent.


Dans « Traces, empreintes de femmes », son premier documentaire, la réalisatrice et journaliste sénégalaise Katy Léna Ndiaye donne la parole aux femmes d’un village du Burkina Faso, près de la frontière avec le Ghana, qui ont la particularité de décorer leurs cases de fresques colorées, réalisées avec leurs mains.

Ce documentaire a été primé à plusieurs reprise :
- Grand prix du jury - Festival du film de Saint Denis - La Réunion 2004
- Mention spécial du jury - Festival Vues d’Afrique - Montréal 2004
- Mention spécial du jury - Festival du film d’Abidjan 2004


Production/ Diffusion : Néon rouge