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L’art modeste

De Jean-Pierre Vedel, 1996, 17’



Collectionneur peu ordinaire, Bernard Belluc, depuis ses dix-huit ans, rassemble dans sa maison tous les objets usuels qui ont hanté son enfance. Il a aujourd’hui quarante-cinq ans. Chez lui, il n’y a plus de place. Les quatre cents mètres carrés de sa maison sont envahis par des paquets de lessive vides, des petits soldats en plastique, des publicités jaunies par le temps, des porte-clefs emmêlés dans des boîtes à gâteaux... Dans cet inventaire à la Prévert, Bernard est seul jusqu’au jour où il rencontre le peintre Hervé Di Rosa. De leur amitié naît le premier musée d’art modeste. Ce film met en scène avec humour l’obsession de Bernard, qui va donner naissance, dans le château d’eau de Palavas-les-Flots, près de Montpellier, au premier musée d’art modeste.

Hervé Di Rosa et l’art modeste

Ce lapsus est peut-être inventé, mais il est parfait pour une révélation. Le peintre Hervé Di Rosa raconte qu’en 1988, sur les marches du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, alors qu’il sort de sa propre exposition « Viva Di Rosa », il entend une petite fille dire à sa maman qu’elle a trouvé ça super et aimerait bien revenir au « musée d’art modeste ».

L’enfant vient de trouver le mot idéal pour qualifier ce qui inspire et fait courir le peintre depuis des années : « l’art modeste ».

Hervé Di Rosa, 48 ans, chef de file de la figuration libre (pour le coup, ces mots-là l’horripilent), mouvement des années 80 inspiré notamment du rock et de la bande dessinée, a en effet un dada. Une attirance pour un art qui n’est ni un courant artistique ni un genre en soi, mais plutôt une « sphère » esthétique aux marges de l’art légitime, celui des musées et des galeries, un univers où il trouve le carburant pour son propre travail. Ce qu’il aime dénicher et qui lui ravit l’oeil, ce sont toutes ces créations faites pour rendre le quotidien plus beau, plus drôle, plus poétique, toutes ces choses que l’on remarque dans la rue, que l’on regarde ou que l’on collectionne pour le plaisir, en se fichant pas mal des critères du bon ou du mauvais goût.

Cela peut être une cigale en céramique accrochée sur la façade d’une maison méditerranéenne, une vitrine de bar-tabac peinte pour les fêtes de fin d’année, des bibelots conservés dans une vitrine, des cartes postales aimantées sur un frigo, des personnages en plastique offerts en bonus dans les fast-foods.

Il y a là une éthique du vide-grenier, une archéologie du quotidien que les canons esthétiques qualifient de sous-culture populaire, voire ringarde, et qu’il ne faut surtout pas taxer de kitsch, au risque de mettre Di Rosa en pétard.

« C’est moqueur et méchant alors qu’il n’y a aucune ironie dans le regard que je porte sur l’art modeste. »

Après plusieurs années passées à tourner autour du pot, l’écriture n’étant pas son élément naturel, Hervé Di Rosa a fini par synthétiser sa théorie sur ces satellites méconnus de l’histoire de l’art dans un livre qui se veut une référence en la matière, tout du moins en France (les Etats-Unis sont beaucoup moins frileux dans le domaine), et qu’il espère être le premier tome d’une longue série consacrée à ce genre prolifique.

L’art modeste, Di Rosa est tombé dedans quand il était petit, c’est même sa potion magique, mais il ne le savait pas et, surtout, ça n’avait pas de nom. « C’était comme l’Amérique avant que Christophe Colomb ne la découvre, elle existait mais on l’ignorait », explique-t-il en parlant avec les mains et avec l’accent - c’est un homme du Midi, de Sète précisément -, tout en peignant une brassée de marguerites roses sur une toile accrochée au mur de son atelier, en plein quartier Barbès, à Paris.

Des fleurs émerge un gugusse au nez comme une matraque de CRS, modèle Mai 68, un personnage inspiré de Pépito, précise-t-il, le personnage des paquets de gâteaux au chocolat qui fut à l’origine le petit corsaire héros d’une bande dessinée créée par Luciano Bottaro. Un archétype de l’art modeste comme il les aime, lui qui dévora durant sa jeunesse comics américains, BD de gare et fanzines à la pelle (et qu’il continue d’acheter religieusement chaque semaine) avant de venir à Paris faire les Arts-Déco et s’intéresser aux beaux-arts « pour de vrai », c’est-à-dire autrement que dans les reproductions des magazines ou des manuels scolaires.

Sa peinture, nourrie de BD et de punk (« On était cinq punks à Sète en 77 », aime-t-il rappeler), est aussi hantée par des héros grand-guignolesques, cyclopes ou monstres à trois yeux tout droit sortis du Jugement dernier de Bosch ou d’une partie avinée chez Brueghel, et ses couleurs, pétantes ou flashantes, pourraient être la version électrique, façon doigts dans la prise, de la palette de Matisse, le maître.

Dans le sous-sol de la vaste imprimerie où il vient juste d’emménager, après quatre années passées à Miami (sa dernière étape d’un tour du monde à la rencontre des pratiques artisanales), Hervé Di Rosa stocke, entre l’atelier et la bibliothèque encore en cours de rangement, un mini-trésor.

Ses dernières acquisitions en matière de jouets en plastique, conservées dans leur emballage d’origine, monstres de science-­fiction ou vaisseaux intergalactiques, une « représentation en volume » des images de cinéma ou de bande dessinée qu’il admire pour l’inventivité de leurs formes autant que la sculpture « noble ». Cette collection n’est que la partie visible de l’iceberg - c’est un acheteur obsessionnel -, le reste de sa collection formant aujourd’hui le socle du musée international des Arts modestes, ouvert en l’an 2000 à Sète, date mémorable du changement de millénaire et du passage des Goldorak, des figurines de Star Wars, des bouteilles de sirop Teisseire et des jeux de Mastermind au rang d’objets muséaux immortalisés sous vitrines.

Sète, sur les quais de sa ville natale, derrière la façade anonyme d’un ancien magasin de meubles qui a conservé son rideau de fer. Le vaste bâtiment tout en longueur, à l’origine un ancien chai, a été rénové par Patrick Bouchain : murs noirs, bout de jardin qui ne la ramène pas, mezzanine haut perchée.

Tout est discret, même le nom du musée se cache derrière l’abréviation Miam, invitation à franchir le seuil sans chichis, à la bonne franquette.

Lorsque les expositions temporaires en laissent la place, on admire au rez-de-chaussée des caravanes de camping aménagées en présentoirs, où les collections d’Hervé Di Rosa, créatures de plastique et bestiaires fantastiques, s’alignent en rangs d’oignons.

Et tout en haut, à l’étage, sont mis en scène les dizaines de milliers d’objets collectés par le comparse Bernard Belluc, grand collectionneur d’art modeste avant la lettre. Le bonhomme, qui fait profession de sculpteur de bustes de Napoléon, son idole, a chiné durant des décennies tous les objets du quotidien des Trente Glorieuses, ces madeleines gauliennes ou pompidoliennes d’une époque où l’on apprenait à écrire avec des plumes Sergent Major, où l’on draguait les filles en Motobé-cane orange, où l’on dessinait la France avec un patron en plastique perforé, trous pour les villes, fentes pour les fleuves. A elles deux, les collections de Di Rosa et de Belluc forment la tête et les jambes de l’art modeste : un voyage sentimental dans le temps, mais surtout une plongée radicale dans le monde protéiforme des images, dont la publicité nous bombarde constamment et que l’art contemporain ne cesse de digérer et de recycler mine de rien.

Qu’on ne s’y méprenne pas, le Miam n’est pas un musée pour bobos nouvellement convertis au nain de jardin ou pour nostalgiques de la blouse Nylon gentiment recyclée, à la façon d’un sketch des Deschiens, mais bel et bien un laboratoire de la création artistique moderne née dans les marges.

En témoigne la dernière exposition, consacrée à l’art du graffiti. Venu de la rue américaine et des dédales du métro, le graffiti, toujours passible de contraventions, pourrait être demain l’objet de toutes les considérations. Un art célèbre et modeste à la fois, ce qui n’est pas toujours le cas de l’art contemporain.
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Sophie Cachon
Télérama n° 3022

Production / Diffusion

Ina, Microfilms, Canal plus, France 3 Midi-Pyrénées Languedoc-Roussillon