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Le monologue de la muette

De Khady SYLLA et Charlie VAN DAMME, 2007, 45’



C’est la vie d’Amy. Au plus proche de la servitude ordinaire qu’elle subit chez ses patrons. Dans l’intimité de sa retraite forcée au village, où elle donnera naissance à sa fille. Une espérance et une impasse, tout à la fois. En écho à cette trajectoire, les paroles d’autres bonnes, la complainte des lavandières, la résistance des femmes du bidonville de la rue 11, dans la médina. La colère de la slameuse Fatim Poulo Sy.


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Pour entendre enfin la voix des "petites bonnes" des familles aisées de Dakar, leurs rêves et leur colère.

Le film se centre autour de Guéro, une bonne au service de la famille de la maîtresse Seynabou Diallo. A travers elle, c’est le destin des petites bonnes au Sénégal que nous suivons. Le pari des réalisateurs est de traiter la problématique du film à partir de la position de Guéro dans cette famille représentative de tant de familles sénégalaises, afin de mieux comprendre les enjeux sociaux sous-entendus par ce travail...

Combien sont-elles au Sénégal les petites bonnes à trimer sans avoir jamais l’occasion d’apprendre quoi que ce soit : ni à lire ni à écrire ni à compter. Ni un vrai métier. À n’avoir aucune autre perspective que la léthargie au "pays" ou la mendicité à la ville ? Au bas mot 150 000 rien qu’à Dakar où pratiquement chaque famille a une ou plusieurs bonnes. Elles viennent généralement de familles paysannes qui n’ont souvent d’autre moyen de survivre que d’envoyer leurs filles louer leurs services aux citadins. Payées entre 10 000 et 25 000 francs CFA (entre 15 et 40 euros) par mois, elles envoient au village le pécule économisé.

Ne bénéficiant d’aucune protection légale, les petites bonnes sont souvent les boucs émissaires des familles qui les emploient, à la merci de n’importe quel motif de renvoi.

Amy, la bonne de Mme Seynabou, lutte tous les jours, accablée de tâches avilissantes. Elle poursuit son labeur avec obstination, dans le silence, parfois comme une automate.

Tandis qu’Amy travaille, mutique, c’est sa parole qui, comme une voix intérieure, se fait entendre. Sa parole, et celle de toutes les autres...

Africulture.


Cette critique est parue dans le Webzine n°126

Sénégal, Dakar, début du 21ème siècle. Guéro, une jeune fille exilée de sa campagne natale, travaille comme bonne à tout faire pour une famille de la banlieue pauvre de la capitale. Taillable et corvéable à merci, elle nous fait partager sa servitude en un long monologue fait de rébellion contenue et de désir d’évasion.

Le film de Khady Sylla et Charlie Van Damme, Le monologue de la muette, étrange assemblage de documentaire et de fiction théâtralisée, prend prétexte de la vie de Guéro pour interroger les tensions de l’actuelle société sénégalaise et, plus loin, les rouages économiques et sociaux qui font de l’asservissement et de la sujétion de certaines femmes une évidence difficilement acceptable qui pourtant, s’impose presque comme un mode de vie. Comme le dit l’une des femmes du film : « Cette histoire se passe à Dakar, c’est-à-dire à peu près partout et il faudra plus que des bons sentiments pour qu’elle appartienne définitivement au passé ».

Film politique, film de lutte, Le monologue de la muette surprend par sa facture et l’intelligence de sa construction. Loin des lieux communs d’un féminisme facile, il met en résonance plusieurs paroles de femmes à partir de celle silencieuse, marginale et minoritaire de Guéro, la bonne. Derrière son apparente soumission, ce sont les voix de celles qui refusent et se révoltent que son monologue intérieur appelle et autorise à l’image.

Si la vie de Guéro nous est livrée sous une forme documentaire, les autres voix du film vont emprunter les distances du jeu théâtral pour mettre en évidence ce qui dans l’histoire particulière de Guéro dépasse la simple réalité anecdotique. Que cela soit au travers de scènes telles que celle improvisée entre une bonne renvoyée et les femmes du quartier prenant son parti contre sa patronne ou dans les interventions portées devant la caméra par une femme en colère, Le monologue de la muette trouve son chemin vers une parole universelle. Et cela surprend, et cela étonne. Car il faut une maîtrise certaine pour mélanger, avec succès et sans fausse note, des démarches qui, généralement, s’annulent plutôt qu’elles s’épousent. Sans doute une telle réussite tient-elle dans cette vérité que portent les réalisateurs du Monologue de la muette mais aussi dans leur façon de filmer les femmes de leur film au plus vrai, au plus sincère de ce qu’elles disent, de ce qu’elles sont.

Quelque chose de fort et d’essentiel traverse ce film et le fait tenir debout comme un geste non pas de résistance mais de présence, d’évidence de vie ; et ce n’est pas un hasard si nous nous retrouvons, dans cette phrase murmurée par la muette : « Notre printemps fera le tour du monde. Spartacus est avec nous ».

Philippe Simon


La muette, c’est la bonne, personnage nouveau à Dakar. Corvéable et révocable à merci, souffre-douleur de patrons capricieux, soumise à toutes les pressions, à toutes les menaces, à tous les arbitraires, sans défense, sans droits, condamnée à obtempérer et à se taire, la bonne cristallise les aberrations de la transformation de la société sénégalaise, les contradictions de la mondialisation : la chosification de l’être humain, une précarité d’emploi source d’angoisse et de douleur, des villages qui se dépeuplent de leur jeunesse, des femmes qui travaillent à la place d’hommes devenus incapables de nourrir leur famille, une croissance exemplaire et une population qui ne cesse de s’appauvrir. "Ce que je ne fais pas à autrui, je ne veux pas qu’on me le fasse.

Tout le monde peut se retrouver à faire la bonne. Celle qui nous paye est bonne à sa manière. Il y a toujours un patron pour payer." (Ou pour ne pas payer.)

Exploitée à la ville, elle l’est aussi au village, par les siens. Alors, la muette hurle sa colère en brisant les codes, en faisant feu de tout bois : en témoignant simplement avec ses mots ou en montant sur la scène, en mêlant le théâtre au documentaire, le jeu aux situations objectives de travail, la fiction au décor réel des taudis, en séparant le son de l’image, en étendant son message au pays entier, de Dakar aux villages les plus reculés, en faisant résonner la cruauté du verbe sur la beauté de son visage si digne dans son silence.

Yann Lardeau


Les réalisateurs

FILMOGRAPHIES

Khady SYLLA

- 1992 Adaptation du roman " Le Jeu de la mer " en collaboration avec Jean Rouch
- 1994 documentaire sur la folie (Vidéo)
- 1996 fiction " Les Bijoux "
- 1999 documentaire " Colobane Express "

- 2005 documentaire "Une fenêtre ouverte",
Prix du 1er film Vues sur les Doc, Marseille 2005, Prix à Filmer à Tous prix
- 2007 documentaire "Monologue de la muette",

Charlie VAN DAMME

- 1994 Le joueur de violon
- 2007 Le monologue de la muette,


Production/ Diffusion : Andan Films