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Pardevant notaire

Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil, 1999, 75’



Pardevant notaire est l’histoire croisée de quatre situations notariales dans une étude de Haute - Auvergne. A travers le récit de deux ventes négociées, un inventaire et un dossier de succession, l’étude du notaire devient le règne des histoires de propriété et d’argent, des conversations intimes et des échanges secrets, bref de la comédie humaine.

De quoi ça cause

Article paru dans Le Monde du 13 octobre 2004

Un joli film d’étude.

Le journal banal et intense d’un notaire de campagne

On ne pourra pas reprocher à Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau d’avoir choisi un sujet racoleur. Le quotidien d’un notaire de campagne, essentiellement filmé à partir de son bureau, ne déborde pas en effet de pittoresque. Le documentaire à beau s’inscrire dans la veine rurale en vogue depuis Etre et avoir, il n’a aucun de ses attraits cinégéniques : ni un personnage truculent de la trempe de Jojo ni les couleurs et les éclats de voix qui structurent l’espace…

Il ne peut pas non plus être vu comme le modèle suranné d’un âge d’or révolu, détruit par les assauts de la modernité. On est loin ici des mécanismes de la télé-réalité. Il ne s’agit pas de susciter des émotions à partir de l’étalage public de l’intimité des personnes filmées.

Plutôt qu’à d’éventuels personnages, l’auteur s’intéresse surtout à des situations.

Au montage, les auteurs ont conservé quatre « affaires » aussi banales que la cession d’un terrain entre deux particuliers ou la mise en vente d’un commerce après le décès prématuré du propriétaire. Le notaire rencontre les parties individuellement, discute avec elles de leurs attentes respectives puis les reçoit ensemble, lors d’une troisième étape, pour les accompagner dans la négociation. Selon les cas, la transaction a lieu ou non.

L’affectif et le financier

Le film met en jeu le rapport très délicat entre, d’une part, l’affectif et le symbolique (la terre, une maison, le bien d’un défunt) et, d’autre part, le financier. Dans les discours des uns et des autres, c’est la pudeur qui domine, le non-dit, ou encore tout simplement la difficulté qu’il y a à admettre une équivalence entre un ordre et l’autre.

Le notaire intervient alors comme accoucheur d’une parole minimale, la parole nécessaire à la transaction. Il est présenté ici comme le maillon indispensable de la société civile, un véritable ciment du lien social.

Le talent des réalisateurs consiste, tout en assumant la présence de la caméra (il arrive que le notaire lui parle directement), à s’effacer pendant les rencontres et à consacrer toute leur attention à ces silences, ces gestes de désapprobation, ces rires étouffés, méprisants ou effarés, qui en disent long sur l’état d’une partie de la société française.

Ils mettent ainsi en lumière la survivance de mentalités quasi féodales : ainsi un vendeur potentiel assène, content de lui, à l’acheteur qui refuse de payer son prix : « c’est très bien ainsi : je resterai propriétaire, vous resterez fermier ! ».

Plongé dans le quotidien banal de ce notaire, Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau ont filmé avec un regard respectueux et tendre qui fait jaillir des scènes une étonnante intensité. Leur film n’est pas seulement un précieux document anthropologique ; c’est aussi un petit recueil de nouvelles, délicat et fragile.

Isabelle Régnier


Kikiafékoi ?

Réalisation : Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil

Image : Antoine-Marie Meert

Son : Yves Capus

Montage image : Phlippe Boucq

Montage son : Benoît Bruwier

Mixage : Philippe Baudhuin

Production : ADR Productions et Cobra Films


Voir en ligne : Le site des réalisateurs