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Diane Maurs
Vivre avec les crues

la Loire, elle est dangereuse, mais elle est belle..."

Je m’appelle Diane et je suis à Maurs depuis trois ans. Et je suis originaire du Maine et Loire, de Chalonnes-sur-Loire précisément. Et donc en ce moment, il y a des crues partout.
Et ça réactualise pour moi des souvenirs d’enfance qui ont marqué toute ma vie. Je suis née à Chalonnes donc, mais dans l’île de Chalonnes-sur-Loire. Donc j’habitais tout au bord de la Loire, au pied. La Loire passait vraiment devant ma maison. Et en 1956, il y a eu une grande crue. Et pour aller à l’école, on était à 3 km, on y allait à pied par les petits chemins et tout ça. Bon, le jour de la crue, il n’y avait plus de chemin, il y avait de l’eau partout. Et au début, quand la Loire a monté, il y avait le chemin, le petit chemin principal qui allait, il y avait des déversoirs. Vous savez ce que c’est les déversoirs ?
Ça permettait à l’eau de passer d’un côté à l’autre avant d’être complètement immergée par l’eau. Donc les paysans du coin, ils mettaient leurs grandes cuissardes et nous, les gamins, tant que c’était encore sec, on allait à pied jusqu’au premier déversoir.
Ils nous attrapaient par les bras et ils nous passaient de l’autre côté. On faisait encore un bout à pied et plus loin, il y avait encore les autres paysans qui nous attendaient et qui nous faisaient passer. Jusqu’au jour où la Loire a débordé jusqu’à rentrer dans nos maisons.
Et donc si le village connaissait les crues parce que c’était fréquent, mais cette grande crue-là, il n’y avait pas eu. Donc ils ont sorti les bateaux. On appelait ça des plates.
Et dans les maisons, les parents avaient mis très rapidement, quand la Loire a commencé à monter, ils ont vite fait, ils ont mis des parpaings partout, des madriers. Pour faire un plancher artificiel. Et on continuait à vivre dans la maison. Et il y avait des crochets au plafond. Les lits étaient suspendus aux crochets. À l’époque, c’était comme ça. Tous les gens du village faisaient comme ça. Et donc, au moment d’aller à l’école, il y avait les paysans qui nous attendaient, qui venaient nous chercher dans leur plate. On était tous alignés dans la plate, tous les gamins du village parce qu’ils passaient avec leur bateau de maison en maison. Et donc quand le bateau était bien plein, il y avait un paysan à l’avant de la plate, un autre à l’arrière.
Et à la pêche, ils avançaient tout doucement parce que c’était vachement dangereux quand même pour arriver à rejoindre Chalonnes, la ville. Il y avait l’école. Moi, j’ai des souvenirs extraordinaires de cette période. Il y avait la brume le matin qui se levait. Il n’y avait pas de bruit. On n’avait pas le droit de bouger, pas le droit de parler dans la plate parce que c’était trop dangereux. La plate était trop chargée, c’était sûr, mais il fallait arriver. Donc voilà, on ne bougeait pas, on ne parlait pas. Mais par contre, les sensations que j’ai eues à ces moments-là, le matin au lever du soleil et le soir au coucher du soleil, c’était extraordinaire. Et ça, c’est tissé dans mes fibres. C’est un souvenir qui m’a toujours habitée. Quand on arrivait à l’école, on était les petits enfants de l’île. Et alors là, on nous faisait une place autour du poêle. Parce qu’à l’époque, on chauffait... Il y avait dans les classes, il y avait des poêles. Et autour des poêles, on mettait nos habits parce qu’on avait pris plus ou moins l’humidité ou je ne sais pas quoi. En tout cas, on était très bien accueillis à l’école, comme les petits enfants de l’île. Et les enfants de l’île c’était quelque chose quoi. Pour les gens c’était un mystère. Pour nous aussi d’ailleurs.
Après la crue il fallait attendre que ça sèche. Et là il fallait tout sortir dehors. Et il fallait laver à grande eau, avec l’eau de Javel parce qu’à l’époque on utilisait quand même beaucoup l’eau de Javel. Et après quand ça séchait... Un peu au moment de Pâques, tous les gamins du village allaient de maison en maison pour aller cirer les meubles. C’était une pratique du village. Il y a une très grande solidarité et tout le monde était sollicité. Alors les paysans étaient sollicités au moment des crues. Les enfants étaient sollicités au moment du grand ménage. Enfin voilà, ça faisait partie d’une mentalité tout à fait insulaire parce qu’on ne trouve pas ça partout. J’ai plaisir à raconter ça, à partager ça... Parce que ça correspond complètement à des gens qui s’affolent beaucoup d’être inondés, que c’est une catastrophe, qu’il faut évacuer, tout ça. Et nous, on n’a jamais rien évacué. On nous a jamais évacués quelque part, ni relogés. C’était une épreuve de la vie. On s’organisait, il y avait de la solidarité. Et tout le monde... Tout le monde y participait. Enfin, pour les parents, c’était très difficile. Pour les enfants, c’était une grande joie. Voilà. La Loire, elle est dangereuse. Mais elle est très belle.