Je suis potier. Et j’ai fait beaucoup de poterie au feu de bois. Quand j’ai commencé à faire de la poterie en observant un jour un mec qui était en train de battre sa terre sur le canal du Nivernais. Je faisais une balade, je me rappelle j’avais une belle chemise rouge et je me prenais pour un dandy des campagnes. Et je marchais, j’ai marché longuement jusqu’à me retrouver devant une écluse où un potier officiait avec un bras en moins. C’était un mec qui était manchot. J’ai vu ce mec battre sa terre dans ses pieds de tomates et je me suis dit j’ai une chemise rouge, c’est un signe, je devrais faire potier.
A partir de ce moment-là, j’ai commencé à travailler la poterie et je n’ai fait plus que ça. J’ai toujours en moi ce souvenir de ce gars qui battait sa terre et qui s’appelait Robert.
Battre sa terre, c’est partir de gros pains de terre, la séparer en morceaux équivalents, à peu près 1 kg, 2 kg, ça faisait des balles assez impressionnantes.
Et battre sa terre, ça veut dire s’appuyer dessus. Et je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Ça s’est passé comme ça. J’ai vu ce mec. Et je me suis dit : mais lui, il a une belle vie. Il a l’air. Il a un bras en moins, il fait quand même ce qu’il aime. Quel acharnement ! D’abord, je suis parti, je suis passé, je n’ai pas voulu l’embêter. Après, je suis revenu quelques semaines après, j’ai été voir son travail. Il faisait une poterie au grès, cuite au four à gaz, avec des émois assez traditionnels finalement, mais qu’il avait composé lui-même. Ce gars-là, il m’a expliqué que quand il était plus jeune, il faisait des expériences chimiques, il avait fait péter des pétards. Un petit peu, c’était un gars un peu... Un peu marginal, un peu tête brûlée, qui aimait faire péter des trucs. Je crois, il n’a pas dit comme ça, mais je crois qu’il aimait bien faire péter des trucs. Et il s’était fait péter la main, évidemment, pendant une préparation d’explosifs.
Pour revenir à la poterie, Il a fait aussi beaucoup de... Comment on appelle ça ? Je n’aurai pas le mot. Mais c’est des grands vases de cérémonie pour les dojos. Les judos, les karatékas, tous ces gens-là, des fois, ils font des cérémonies avec de la céramique. Et il en avait prévu. Alors il était très fier une fois de me montrer des pièces qu’il avait faites et qui devaient faire, je ne sais pas, tu vois, 50, 60 centimètres de haut. C’est déjà du bon travail, quoi. Tout tourné avec sa main. Il avait une main raide en fait, en plastique, et puis une autre. Et le gars avait appris tout, tout seul. Il n’a pas fait une école de poterie, il n’a pas fait... C’était un gars passionné, vraiment passionné. Il m’a dit : va à l’école, ça ira plus vite. Voilà ce qu’il m’a dit. Donc j’ai été à l’école, un peu.
Moi, j’ai fait au feu de bois beaucoup. Là, je suis passé un peu à l’électrique. Mais du coup, dans le même esprit, de la haute température avec des couvertes assez épaisses, qui montent en température, ça fusionne. Je fais des recettes, tout un tas de... De recherche de forme, comme lui faisait aussi. De l’utilitaire. Pas beaucoup de sculptures, pas beaucoup de trucs artistiques, vraiment, mais plus de l’artisanat qui essaye d’être soigné.
Et ce type là, il m’a marqué. Il est encore un peu... Il est toujours dans ma tête.
Gaspard Mauriac
Battre la terre
ce type là, j’y pense souvent...