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Nicole Mauriac
Histoire de mon père prisonnier en Allemagne

" C’est vrai que, en y réfléchissant, je lui vaux la vie..."

Je veux vous raconter l’histoire de mon papa, qu’il nous a souvent raconté quand on lui demandait comment ça s’était passé pour lui, la guerre.
Il disait : je n’ai pas été heureux. J’étais prisonnier en Allemagne et je savais que j’avais ma maman en France qui était paralysée. Je n’ai pas été heureux, mais je n’ai pas été malheureux non plus. Et en Allemagne, c’était la guerre aussi, il n’y avait pas de mari à la maison. Et les dames prenaient des prisonniers pour leur aider à faire le travail à la ferme. Et comme mon papa était paysan, il travaillait à la ferme. Et après la journée, il retournait dans son camp. Et il nous racontait que, ma foi, ça se passait bien.
Le matin pour partir, on lui donnait un casse-croûte. Et c’est là où ça devenait un peu embêtant pour lui, parce que pour arriver à son travail, à partir de la ferme où il était logé, il passait devant un camp où il y avait des enfants. Et les enfants... Mon père, il avait le cœur gros comme... Alors, il y avait des enfants qui passaient la main dans les trous du grillage. Et ils n’avaient pas le droit, comme lui n’avait pas le droit de parler. Il allait juste au travail.
Mon papa, il se disait : je sais que je vais me faire prendre, mais il sortait un peu de pain de son sac, il en faisait passer après le grillage. Il nous disait : vous auriez vu ces enfants. On aurait dit qu’ils avaient vu passer le bon Dieu. Il leur ramassait un morceau de pain, puis un autre. Bon, mais après, il allait faire son travail.
A la ferme, les gens sont assez humains quand même. Donc il faisait son travail à la ferme et voilà, la vie se passait comme ça.
Et plusieurs fois, il s’était fait un copain et son copain lui disait : tu sais, on pourrait s’évader. Et mon père se disait, on pourrait s’évader ? Non, on ne peut pas s’évader. Je te dis qu’on ne peut pas s’évader. Imagine qu’on s’évade tous les deux et si on se fait attraper.
Il y a un truc qu’il y avait. Mon papa, il avait deux dents en or. Et il lui disait, tu veux qu’on s’évade ? En Allemagne, ils n’ont pas les dents en or. Ils ne connaissent pas ça. Et si on se fait arrêter ? Qu’ils me font ouvrir la bouche pour pouvoir me les prendre. Et puis, c’est pas à la ferme qu’on va revenir. Tu vois où je veux dire. Les prisonniers qui s’évadent, c’était pas...
Et bien, finalement, ils ont continué comme ça. Et après, il y a eu la libération. Ils sont rentrés chez eux. Il aimait nous raconter ça, ce qu’il avait vécu, comme ça. Il voulait vous raconter qu’en fait, en Allemagne, il n’avait pas été maltraité dans les fermes. C’était ça qui était important. Les femmes étaient toutes seules. Leurs maris étaient à la guerre. Et après, on a eu plusieurs fois l’occasion de revoir son copain. Et il nous disait : j’ai eu la chance d’avoir Charly parce qu’il m’a évité la mort. Si j’avais fait comme je voulais faire, moi, je serais parti n’importe comment, sans savoir où, histoire de dire je m’échappe. Et Charly me disait : non, tu restes avec moi, tu ne peux pas t’échapper comme ça. Si tu te fais prendre ? Et en plus, papa, après, il parlait un peu allemand. Il disait : moi je te défendrai, mais si tu t’en vas tout seul comme ça, tu vas te faire attraper et tu sais ce qu’ils vont te faire. Et après le copain nous disait, c’est vrai que maintenant, en réfléchissant, je lui vaux la vie.