Peuple et Culture Cantal
Slogan du site

Projection de documentaires, ici, là-bas ...

... cinéma d’ici et d’ailleurs ...
Sophie Mauriac
Les tilleuls et la rivière

Ma madeleine de Proust

Il y a une histoire qui est ressortie, à laquelle je n’avais pas du tout pensé au départ, et à laquelle je n’avais pas repensé depuis très très longtemps, et qui, je pense, m’a marquée dans le sens où elle a, sans que je m’en rende compte, influencé beaucoup de mes choix dans la vie, et notamment le choix des lieux où j’ai vécu. Cette histoire, elle s’est passée quand j’avais 7 ans, dans un petit village de Haute-Savoie qui s’appelle Marna, qui n’est pas du tout l’image qu’on se fait de la Haute-Savoie, les belles montagnes avec la neige. Non, non, non, Marna, c’est une vallée industrielle, la vallée de l’Arve, où il y avait beaucoup d’usines de décolletage. Il y a eu un film d’ailleurs de Gilles Perret qui a été tourné là-bas. Où il y avait énormément d’ouvriers venus d’Afrique du Nord, où c’était une population très ouvrière. C’est pas très très beau par rapport au Mont-Blanc ou à Chamonix, je ne sais quoi.
Mais quand même, c’est le village de mon enfance. Pendant 7 ans, on a vécu dans la maison de ma grand-mère. Avec mes parents et ma sœur. Et cette maison, pour moi, c’est vraiment quelque chose que j’ai cherché à retrouver pendant toute la suite de mon existence. Parce que, quand j’ai eu 7 ans, on a quitté cette maison, brutalement. Pour des histoires de grands que j’ai pas bien comprises, c’est-à-dire que mes parents ne s’entendaient plus avec ma grand-mère, on vivait dans la même maison, la grand-mère vivait à l’étage et nous on vivait en dessous. Et il y a eu des disputes, il y a eu des choses qui se sont passées. Et brutalement, un jour mon père a décidé de déménager pendant que la grand-mère était partie, de tout emmener.
Et on est partis dans un appartement, dans une petite ville. Qui s’appelle Cluzes, qui est juste à côté. Et là, c’était pour moi un véritable arrachement parce que la maison de ma grand-mère, pour moi, c’est d’abord des arbres, deux arbres, un tilleul et un saule qui étaient vraiment pour moi des... Des compagnons depuis ma naissance. C’est des endroits où j’allais me mettre près d’eux. J’y vivais plein d’histoires, j’inventais plein d’histoires avec ces arbres. Sous le sol pleureur, il y avait des petites tables et des petites chaises pour enfants où je faisais ma petite vie avec ma sœur. Il y avait une table aussi où on faisait des courses d’escargots. On prenait des escargots et on leur dessinait des petits numéros sur le dos et on les faisait avancer sur la table. C’était mon univers. Il y avait un jardin magnifique parce que ma grand-mère jardinait beaucoup. Et il y avait une petite rivière qui passait pas très loin de la maison. On était en bas du village, à côté de cette petite rivière qui s’appelait le Nant. Et c’était vraiment mon univers. Et en fait, quand on est partis dans cet appartement en ville, Ça a été pour moi un véritable arrachement. C’était extrêmement difficile d’avoir brutalement, comme ça et sans explication, quitté tous ces lieux. Et en fait, j’en ai conçu un. Un attachement au lieu où je vis. Alors en fait, c’est une histoire douloureuse, mais c’est quelque chose de très positif en même temps, parce que ça m’a appris le départ.
Parce qu’après, dans ma vie, je suis souvent partie, j’ai souvent quitté des lieux. Et je pense que cette première expérience m’a donné ce qu’il fallait pour le faire. Mais en même temps, j’ai fini par rechercher le tilleul, la rivière. Et curieusement, dans tous les endroits où j’ai vécu, alors j’ai vécu longtemps à Paris. Donc là, il y avait la rivière, il y avait la Seine, des tilleuls à Paris, il y en a, il y a des parcs. Donc j’ai recherché un petit peu tout ça, mais toute ma vie, j’ai recherché ça. En fait, je suis en train de me rendre compte de ça, mais récemment, en faisant cette réflexion. Et après 12 ans de vie à Paris, j’ai décidé de repartir à la campagne, mais pas en Haute-Savoie. Je suis arrivée d’abord en limousin à Limoges et puis après en Corrèze. En Corrèze, quand je m’y suis installée, c’est parce que j’ai vu des arbres. C’est pareil, c’est toujours l’histoire avec les arbres. Et il y avait un tilleul devant la maison. Dans une deuxième maison, pareil, il y avait un gros tilleul devant la maison. Et actuellement, je vis dans une maison où il y a un tilleul et une rivière. Et voilà. Je pense que ça a vraiment...
Ce départ et cet arrachement et cette nostalgie de cette rivière, ce tilleul, cette maison, cet environnement a en fait guidé pas mal de choses dans ma vie, dont la passion pour les lieux où on vit. À chaque fois que j’ai vécu quelque part, je me suis intéressée vraiment aux lieux où je vivais et à ressentir ces énergies, à communiquer avec les animaux, avec les arbres, avec tout ce qui était présent alentour, comme quand j’étais enfant.