Je vais vous raconter l’histoire, du moins la trajectoire d’un homme. Pour situer l’action, on est en 2018. A l’époque, je suis chef d’atelier chez Fleuraud à Aurillac, sur une partie où on répare des camions de toutes espèces, de toutes dimensions. J’avais un atelier en charge avec une dizaine de techniciens. Et un technicien s’en va, donc il m’en manque un. Et l’entreprise est un peu en tension.
On cherche à recruter. Voilà un homme qui rentre dans mon bureau et qui me dit : je me présente, je m’appelle Mamadou Aliouba, je viens de Guinée-Conakry et je veux devenir le meilleur mécanicien de France. Alors là, je prends un peu de recul par rapport à mon bureau, je regarde cet homme dans les yeux.
J’ai dit : mais Mamadou, assieds-toi. Explique-moi, qu’est-ce qui t’a conduit à arriver là aujourd’hui ? Alors il m’explique qu’il est parti il y a trois ans de Guinée-Conakry, qu’il a traversé toute cette Afrique, qu’il est arrivé par le Maroc, qu’il a traversé ce Maroc, arrivé à Tanger. Et il m’explique qu’à Tanger, il y a un grand grillage très haut, qu’il a grimpé ce grillage, il est passé de l’autre côté, et qu’au final, il s’est cassé les côtes sur le récif et il a pris une embarcation qui l’a amené à Gibraltar.
Et là, il est 9h du matin, t’as ta journée de travail, et t’as le gars qui te raconte ça. J’ai dit : bon, et après, qu’est-ce qui s’est passé ? Alors il me dit qu’il a été emprisonné à Gibraltar, et le temps qu’il soit reconnu en réfugié politique, il s’est passé un certain nombre de mois.
Il n’a pas trop mal vécu, mais il était entravé par les grillages et les murs. Au bout d’un certain temps, ça a duré à peu près 6-7 mois, il a été pris par les services français et il est arrivé à Paris. Il arrive à Paris sous statut de réfugié politique et il est mis immédiatement dans une chambre d’hôtel. Il m’a expliqué qu’ils étaient cinq dans la chambre et au bout de deux jours, il voulait partir. Donc les gens qui géraient ce groupe-là lui disent « Mais non, pourquoi tu partirais ? Là, tu es nourri, tu es logé. » Et Mamadou, il explique à ses coordinateurs, il dit « Mais moi, je n’ai pas fait ce chemin pour rester là. »
Donc, ils ont trouvé une solution et ils lui ont proposé de venir dans le cadre des partenariats entre grandes villes et moyennes villes, de venir à Aurillac.
Il arrive à Aurillac en bus complet, parce qu’ils remplissent les bus pour descendre de Paris à Aurillac pour amener ces gens-là. Et il arrive à Aurillac, et il arrive à l’époque à l’école de la Deuxième Chance, qui devait coordonner un petit peu son parcours dans notre ville. Et dans la demi-journée qu’il a suivi sa descente du bus, il a commencé à vouloir faire le tour des entreprises.
Première entreprise, il m’a expliqué, le gars ne m’a pas écouté. Deuxième entreprise, le gars lui a dit : mais oui c’est bien, t’as des diplômes. Non, mais c’est pas pour nous.
Troisième entreprise, il était trop, il était pas assez, il était pas assez, trop, on sait pas, il était sans doute pas de la bonne couleur. Et à la fin de sa matinée, il arrive dans mon bureau.
Et il me raconte ça. Et moi, effectivement, je n’avais pas de baguette magique, je n’étais pas Harry Potter, j’étais que chef d’atelier. Et mon patron était un bon patron, mais pas, entre guillemets, un bon samaritain. Il gérait une entreprise qui devait gagner et faire du profit. Donc si je lui avais demandé d’embaucher quelqu’un dans cette situation-là, il m’aurait dit : « c’est pas possible ». Donc j’ai pris un peu de temps, j’ai réfléchi, j’ai dit, au bout de dix minutes, j’ai proposé à Mamadou de lui faire un contrat d’une semaine, découverte d’entreprise. À ce moment-là, je me suis dit, si on est capable de le faire pour des personnes en recherche d’emploi dans notre ville, on est capable de le faire peut-être pour aussi une personne en recherche d’emploi dans une situation comme celle-là. Donc je lui indique l’endroit de Pôle emploi, il y va, il revient avec une convention, on signe la convention et il fait une semaine.
La semaine, c’est cool. Le jeudi soir, il vient me voir dans le bureau. Il me dit : Sylvain, qu’est-ce que je fais ? Je dis : on reprend une convention, on refait une semaine.
De toute façon, pour l’instant, tes papiers ne sont pas encore régularisés. La préfecture n’a pas encore donné de papier officiel. Il faut gagner du temps, donc on refait une convention. Et on a conjugué des conventions, semaine après semaine.
On a dû arriver à une vingtaine de conventions, donc six mois. Et donc les premiers papiers sont arrivés. Je lui ai signé un petit contrat d’un mois, deux mois, trois mois. Il a fait sa première année chez nous.
Et il n’était pas le meilleur mécanicien de France, mais il était un bon compagnon dans l’atelier. Et donc il m’a expliqué, pareil, il a fait grandir l’équipe parce qu’il a permis de prendre conscience qu’on pouvait, avec très peu d’outils, être capable de réparer des gros camions. Et donc on construit cette logique et... ... Une famille en Guinée qu’on a créée, et sa femme, ses enfants, parce qu’il y a eu des enfants qui étaient en gestation quand il est parti, il ne les avait jamais vus. Ses enfants et sa femme sont arrivés à Aurillac, il a découvert ses enfants. Donc il était ravi.
Et donc là, on est à la troisième année. Et il a commencé à avoir des douleurs au ventre. Il a commencé à consulter les médecins. Et chemin faisant, contrôle après contrôle, analyse après analyse, il avait développé un cancer de l’estomac. Dans les six mois qui sont passés, Mamadou est passé de l’autre côté. Sa famille est arrivée, ses enfants sont arrivés, et lui, il est reparti.
On a réussi à financer, on a fait une quête, on a réussi à financer le rapatriement de sa dépouille dans son pays d’origine. Du coup, lui, il est retourné chez lui et sa femme et ses enfants sont arrivés en France.
Ce que j’ai retenu de ça, C’est que j’ai été inondé par la tristesse, parce que j’ai accompagné cet homme-là pendant cette insertion, par le travail, par la transpiration, par l’effort. Ce gars qui a traversé toute l’Afrique pour venir jusqu’à nous, qui a travaillé chaque jour, chaque instant, et qui a optimisé ces instants-là pour venir mourir dans nos bras. Et au final, sa femme et ses enfants sont arrivés.
Sa femme et ses enfants sont toujours là. Mais au final, cette tristesse se transforme en joie parce que cet homme a donné sa vie pour sa descendance. Cet homme a donné sa vie pour donner un nouveau lendemain à sa femme et à ses enfants.
Et ces enfants vont pouvoir vivre, vont pouvoir continuer leur cheminement là. Mais moi, j’ai énormément grandi en voyant ça. Donc voilà, c’était cette histoire que je voulais partager avec vous.
Sylvain Maurs
Mamadou qui rêvait d’être le meilleur ouvrier de France...