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Jean jacques, 70 ans Aurillac
Grandeur et misère de la manif

Quand les choses ne se passent pas comme prévu... Quand il faut prendre les jambes à son cou... Quand la violence a - provisoirement ? - le dernier mot...

Je m’appelle Jean-Jacques, nous sommes à Aurillac. Je vais vous raconter ce qui m’est arrivé en 1976 lors des manifestations antinucléaires.

J’étais présent à celle qui avait lieu sur le chantier de Gravelines, la centrale nucléaire qui est près de Dunkerque et qui est une des plus importantes de France. En Mai 1976, à l’appel des organisations écologiques du coin, nous sommes rassemblés le dimanche, sur la route qui a été tracée à travers les dunes jusqu’au site de la centrale, où le chantier était à peine commencé, il n’avait fait que le terrassement.
L’objectif, c’était de rencontrer les gens qui travaillaient sur ce chantier. Donc le lundi matin, quand ils arriveraient, on devait symboliquement faire une barricade avec des sacs de sable ce qui était très facile puisqu’elle était construite dans les dunes. Donc on est tous avec des sacs de toile récupéré à droite à gauche et on faisait cette barricade symbolique pour arrêter la navette qui amenait les ouvriers sur le chantier.
Bon, forcément, il y a eu des fuites, donc la police a su qu’il y aurait une barricade, ils imaginaient un truc monumental, donc ils sont venus avec un engin dont j’ignorais l’existence, c’est un bulldozer monté sur une auto mitrailleuse, un truc de fou quoi. Et donc d’un côté les CRS, un grand classique, et nous de l’autre côté de cette barricade. Donc on avait rempli tous nos sacs, on avait fait cette barricade qui devait faire deux mètres de haut à peu près près et puis derrière on a fait une petite manif bon enfant tout le dimanche avec baraque à frites - on est dans le nord ! -, crêperie Et voilà ça dansait, on avait fait venir les médias, on avait même les grands journaux. Je me souviens de Libération qui était là et ça promettait d’avoir de l’effet.
La soirée est arrivée et on a tous dormi sur place comme c’était convenu. On avait déjà prévu, on nous avait bien dit, comme la route est étroite on va garer les voitures dans le sens du départ les unes derrière les autres. Comme ça, si on est chargé par les CRS avant l’arrivée des ouvriers, on pourra avancer, puisque la route faisait quand même trois ou quatre kilomètres. Comme ça, on sautera dans les voitures, on avancera un peu, ça les fera courir un kilomètre de plus. Quand ils nous rattraperont, on reprendra les voitures, on ré-avancera, jusqu’à arriver à la route principale, là où on a des chances de rencontrer la navette le matin. Donc c’était tout programmé.

Et voilà, la nuit s’est passée très calmement, il faisait très bon, on a tous dormi à la belle étoile dans les dunes. Le matin, la police a fait évacuer les médias. Ça, ça nous a un peu surpris et ça nous a fait peur. Donc ils ont évacué tous les journalistes, la baraque à frites. On a senti qu’il ne fallait pas de témoins de ce qui allait se passer. On avait un joli cordon de CRS avec pas mal d’engins derrière.
Voilà, bon, il ne s’est rien passé, c’était bien calme, grand silence. Un certain nombre de manifestants se sont assis devant la barricade, c’était prévu, pour montrer qu’on avait vraiment l’intention de faire quelque chose de non violent. Moi j’étais avec le plus gros des gens derrière la barricade. Et d’un seul coup, les CRS se sont écartés. Et ce sont les gardes mobiles qui ont attaqué. Il y a une sacrée différence entre les deux. CRS, comme on les imagine, c’est violent. Mais devant les gardes mobiles, c’est vraiment des enfants de cœur. Les gardes mobiles avaient des fusils, et non des bâtons. Et ils ont chargé. Et ils ont tapé sur les gens à coups de crosse de fusil, au point de casser des mâchoires et de défigurer. Les gens, c’était assez horrible.
Donc nous, quand on a vu ça, on a essayé de se sauver. Certains étaient équipés de lance-pierres et tiraient des billes sur les gardes mobiles mais ça n’avait aucun effet, ça les énervait un peu plus. Donc on s’est rabattus, on s’est repliés comme on dit dans l’armée, on s’est repliés vers nos voitures, tout le monde a sauté dedans, je me souviens que nous on avait la 4L bleue qui était quasiment la plus proche.
Et on était un nombre incalculable dans cette voiture. J’étais au volant et évidemment, elle n’a pas démarré. Je voyais dans le rétroviseur les gardes mobiles qui couraient derrière. Toutes les voitures sont parties et nous, on était toujours dans la nôtre.
Elle n’a pas démarré. Donc, les quatre, cinq, six gros gaillards qui étaient derrière ont disparu de la voiture. Ma copine a sauté par la porte de droite. Et moi, je n’ai pas eu le temps de sauter que j’ai vu un bâton ou une crosse de fusil. Je pense que c’était toujours des fusils. Qui est passé entre ma tête et le volant. En faisant exploser toutes les vitres,
ils ont fait péter toutes les vitres du côté, de l’arrière et de l’avant en même temps. J’ai réussi à m’évacuer par chance parce que comme ils couraient après les autres, ils n’ont pas pris le temps de s’occuper de nous, sauf le dernier quand même, qui m’a dit « cassez-vous ». Bon conseil.
J’ai sauté de la voiture. On est allé se réfugier dans les dunes, à côté, et on a observé le massacre. On était à l’époque de Giscard et on n’avait pas peur de cogner à cette époque-là. Attention, ça fait mal ! Et on en a vu un, d’ailleurs, tirer au fusil une grenade de désencerclement et offensive. Ça fait un bruit phénoménal. On a rejoint nos copains à l’embranchement avec la route, au moment où justement arrivait la navette des ouvriers.
Là donc on les a rencontrés, on leur a un peu expliqué le pourquoi de notre manif et les risques liés aux centrales nucléaires. Ils tombaient des nues, ils étaient payés pour aplatir le terrain. Mais bon c’était quand même un moment fort. Après, on s’est retrouvés au bistrot de Gravelines, donc la petite bourgade qui est à côté, où on a fait le point. Et on a rencontré la population aussi dans le bistrot. Pour eux, on parlait de centrales nucléaires
comme si on avait parlé d’un terrain de foot. Franchement, ils ne se sentaient pas du tout concernés. Et voilà.
Et quelques jours plus tard, on a appris qu’on avait chauffé à blanc les gardes mobiles et les CRS en leur disant qu’il y aurait un affrontement entre les militants et les ouvriers du chantier. Je ne me voyais pas taper sur des ouvriers parce qu’ils construisaient une centrale nucléaire, enfin n’importe quoi. Et puis surtout, on a appris le suicide d’un des garçons qui avait été massacré au fusil et qui était complètement défiguré.
Et voilà, je n’ai plus fait de manif sur les sites de centrales nucléaires. Trop dangereux.